Paroisse

Voeux temporaire de Soeur Marie-Dorothée

C’est avec une émotion intense que Sœur Marie-Dorothée (Sandra Berrouet) a prononcé ses vœux temporaire le samedi 14 avril 2018 lors d’une messe présidée par Mgr Di Falco, évêque émérite de Gap. Une fête soigneusement préparée par les soeurs de la Communauté au cours de laquelle musique, danses et farandole. basques accompagnées à l’accordéon par la jeune professe furent notamment mises à l’honneur l’après midi.

Retrouvez ci dessous l’homélie de Mgr Di Falco :

Mes sœurs, sœur Marie-Dorothée,

« Ils choisirent sept hommes remplis d’Esprit Saint »

En entendant ce passage des actes des apôtres, extrait de sa lecture quasi continue en ce temps pascal, on pourrait se dire que l’Église est vraiment misogyne. Il n’y en a que pour les hommes dans un sujet qui concerne pourtant des femmes veuves. Des hommes récriminent. Des hommes décident. Des hommes sont choisis. Les femmes, elles, sont laissées de côté. Que pensent-elles ? Que font-elles ? Que demandent-elles. On n’en sait rien, et personne ne s’en préoccupe d’ailleurs. La communauté chrétienne était ainsi à l’époque. Du moins c’était la tendance. Vous n’êtes pas hébreu ? vous n’êtes pas un homme ? vous n’êtes pas une femme avec un homme ? Eh bien autant dire que vous n’êtes que quantité négligeable. Mais est-ce si vrai que cela ? Les femmes sont-elles regardées de haut ? Aucune place de leur est-elle accordée dans la communauté chrétienne ? Regardons de plus près. Ce qui est heureux dans cette histoire relatée par saint Luc, c’est que des chrétiens réagissent. Ils veulent que les choses changent. Et elles vont changer. Comment procèdent-ils ? Ils en réfèrent aux apôtres, puis les apôtres en parlent à toute la communauté, puis la communauté discerne, choisit, et enfin les apôtres installent, établissent, ordonnent.

Ce que vous êtes dans l’Église, mes sœurs, porte la marque de ces premiers temps de l’Église. Pourquoi des femmes comme Perpétue, Cécile, Félicité, ont-elles embrassé la foi chrétienne ? Pourquoi des riches patriciennes romaines comme les veuves Paula et Marcella ont-elles rejoint le groupe de femmes gravitant autour de saint Jérôme ? Parce que leur dignité était enfin reconnue. Chrétiennes, elles ont pu s’opposer aux pressions familiales, au mariage forcé, au père ayant droit de mort sur ses enfants. Enfin elles étaient reconnues à égalité dans le mariage : elles n’étaient plus la chose de leur mari. Enfin elles étaient reconnues comme mère : le fruit de leurs entrailles ne risquait plus la mort. Enfin elles pouvaient librement consacrer leur vie et leur virginité à l’amour de Jésus-Christ. Enfin elles pouvaient s’adonner aux études. L’Église a pris la défense des femmes, faisant en sorte que leur choix soit respecté. Et lorsque des femmes ne se sentent pas respectées dans l’Église, je trouve heureux qu’elles le disent, qu’elles se rebellent, comme récemment des religieuses au Vatican.

Vous êtes de cette lignée et de cette trempe-là, mes sœurs. Et si je suis ici parmi vous aujourd’hui comme assistant religieux, ce n’est pas pour décider à votre place. Mais juste pour accompagner vos choix, pour les sceller comme on appose un sceau pour authentifier, pour clore, pour valider. Juste pour dire : voilà qui est fait et bien fait, choisi et bien choisi. Vous, sœur Marie-Dorothée, vous avez choisi de suivre le Christ dans cette communauté du Sud-Est de la France, alors que vous êtes si attachée à vos origines basques. Vous avez même abandonnée votre moto ! Vous avez choisi de suivre le Christ dans la stabilité de ce monastère, l’obéissance, la constante conversion de votre vie. Vous avez choisi de le suivre avec, comme lampe, comme guide, la règle de saint Benoît. Vous avez répondu à un appel, bien sûr. Mais votre réponse est un choix. Vous auriez pu fermer la porte de votre cœur à cet appel, et vous ne l’avez pas fait. Vous avez choisi d’écouter cet appel. C’est votre choix accompli dans la liberté. Quant à vous mes sœurs, le pas que fait sœur Marie-Dorothée est aussi votre choix. Vous l’avez vu vivre parmi vous durant ces 3 ans ½. Vous avez été les témoins de ses faiblesses et de ses forces, de ce qui chez elle sera peut-être toujours une faiblesse, mais qui pourra se révéler force de Dieu dans la faiblesse. Vous avez voté en conscience à chacune des étapes de son parcours, en pensant à son bien et au bien de votre communauté. Vous êtes de ces femmes qui décidez sans avoir besoin d’un homme pour savoir ce qui est le mieux pour vous ou non, pour savoir quelle est la volonté de Dieu sur vos vies. Moi, je ne suis là que comme successeur des apôtres, pour vous installer dans ce choix, dans cette élection de sœur Marie-Dorothée, tout comme les sept premiers diacres ont été installés dans leur élection par les apôtres. Je suis là comme garant d’un engagement dans l’Église, garant d’un engagement libre, et non pas d’un engagement servile, garant d’un engagement où votre dignité de femme est respectée. Restez des femmes libres, chères sœurs. Libres de dire « oui », même si cela doit passer par une mort, lorsque vous sentez que ce qui vous est demandé est porteur de vie. Libres à l’inverse de dire « non » si vous n’y voyez rien invitant à la vie.

Ce texte des actes des apôtres nous dit beaucoup aussi de la manière dont fonctionne une communauté. Ou plutôt, de la manière dont devrait fonctionner toute communauté chrétienne. On est dans une situation de crise. Les frères de langue grecque sont furieux. Ils récriminent contre ceux de langue hébraïque. La tension entre les deux groupes est extrême. Jalousie, rancune, incompréhension, sentiment d’injustice sont au rendez-vous. Or la résolution d’une telle crise ne se fait pas par une solution imposée d’en-haut. Elle ne se fait pas non plus en désignant des coupables. Elle se fait avec l’autorité appelant la participation de la communauté dans son ensemble. Et elle se fait par une redistribution des pouvoirs et des services. Les apôtres choisissent de garder la prière et la diaconie de la parole. Et ils choisissent de déléguer la diaconie des tables. Ils vivent leur pouvoir comme un service. Ils ne perdent rien en donnant, en partageant leur autorité. Bien au contraire. Ils gagnent en reconnaissance, en autorité, en confiance de la part de toute la communauté chrétienne. Chère sœur Marie-Dorothée, vous savez dans quelle communauté vous êtes entrée. Vous ne savez pas comment votre communauté évoluera. Vous savez en présence de quelle abbesse vous faites profession. Vous ne savez pas quelles abbesses vous aurez après Mère Françoise. J’espère que vous saurez élire des abbesses qui sauront toujours déléguer, demander l’avis des unes et des autres, s’entourer de personnes sages et compétentes. De cette manière sera préservée la cohésion fraternelle, par l’adhésion de l’ensemble de la communauté aux décisions prises. « Ces propos plurent à tout le monde » dit le texte des actes. L’obéissance est avant tout obéissance à Dieu, écoute de Dieu, volonté d’aller ensemble dans le sens de Dieu.

Quant à l’évangile de ce jour. Je ne peux m’empêcher de le lire sans penser à l’exhortation apostolique que le pape François a rendue publique lundi. Vous la lirez certainement, en cellule ou au réfectoire. Elle peut être une belle charte de profession pour vous, sœur Marie-Dorothée, car je ne doute pas que vous brûlez encore, et que vous brûlerez toujours, du désir d’être une sainte. Il est loin désormais le temps où, si l’on sentait en soi ce désir-là, on n’avait pas d’autre choix que la vie religieuse. Maintenant on peut être saint partout. Le pape parle même de « classe moyenne de la sainteté ». Il désigne par-là les saints du quotidien, les saints de tous les jours : les parents qui éduquent leurs enfants, les hommes et les femmes qui travaillent, les enfants qui font bien leurs devoirs, le sourire des personnes âgées… Eh bien, si la sainteté n’est plus réservée à une élite, et encore moins à l’élite des élites que serait la moniale, cela va vous amener, chère sœur Marie-Dorothée, à trouver votre propre chemin de sainteté. Le Seigneur ne vous demande pas d’entrer dans un moule, d’être une sainte bénédictine. Il vous demande d’être « Marie-Dorothée ». Marie-Dorothée seulement, mais Marie-Dorothée pleinement. Dieu ne fait pas du prêt-à-porter. Il fait du sur-mesure. C’est ce qu’il y a de beau d’ailleurs dans vos habits monastiques. On pourrait croire que c’est du prêt-à-porter puisque vous êtes toutes habillées avec un vêtement identique. Et puis, quand on y regarde de plus près, on s’aperçoit que chaque habit a été fait pour chaque sœur en particulier. Pour votre sainteté c’est la même chose. Vous êtes toutes des moniales bénédictines. Vous suivez toutes la règle de saint Benoît. Mais à chacune de l’incarner dans ce qu’elle est, de la tête aux pieds, jusqu’au bout des ongles.

Vous, sœur Marie-Dorothée, qui êtes une spécialiste de l’informatique, n’oubliez jamais ceci : vous le savez, Google enregistre tous les faits et gestes de celles et ceux qui y ont recours. Ils sont définitivement gravés dans sa mémoire et peuvent ressortir à tout moment. Il ne faut pas compter sur l’oubli et encore moins sur le pardon. Dans le cœur de Dieu aussi tous nos faits et gestes sont gravés, mais la différence, lorsqu’il s’agit de Dieu, c’est que son amour n’a d’égal que sa capacité à pardonner, car grande est sa miséricorde ! Et ce mot résonne particulièrement ici.

Aujourd’hui le Seigneur vous dit « C’est moi. N’ayez plus peur. » Vous vous êtes embarquée vers la sainteté. Ça peut faire peur. Mais les ténèbres, c’est derrière ; les nuits agitées, c’est derrière ; les incertitudes et les indécisions, c’est derrière. Là, maintenant, aujourd’hui, Jésus marche sur la mer et s’approche de vous pour vous mener sur la rive. N’en doutez pas, avec lui votre barque touchera terre au bon endroit. Cette rive, ce pourra être la profession perpétuelle dans quelques années, si Dieu le veut. Cette rive, ce sera de toute façon, comme pour nous tous, celle de la vie éternelle, le jour de notre mort.

Le pape dans son exhortation cite une épitaphe, celle inscrite sur la tombe de saint Ignace de Loyola. Je vous la lis : « Il est divin de ne pas avoir peur des grandes choses et en même temps d’être attentif aux plus petites. » Je la répète : « Il est divin de ne pas avoir peur des grandes choses et en même temps d’être attentif aux plus petites. » Peut-être pourra-ton inscrire un jour sur votre tombe cette même épitaphe. Car n’est-elle pas comme un programme et un condensé de la vie monastique ? de toute vie même ?

Bon embarquement, chère sœur Marie-Dorothée, dans la paix et la joie du Christ ressuscité. Amen.

+ Jean-Michel di Falco Léandri

Évêque émérite de Gap et d’Embrun

Assistant religieux de la communauté