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Regard sur la liturgie : temps pascal, temps mystagogique

Désormais, le mot « mystagogie » revient souvent dans les paroles, les écrits des théologiens, catéchètes, pasteurs… Qu’est-ce que la mystagogie ? Ce mot est formé de deux mots grecs qui signifient « mystère » et « conduire ». Il correspond liturgiquement à un temps, non seulement l’octave de Pâques mais aussi tout le temps pascal. Il résulte d’une célébration et évoque un « lieu », la communauté chrétienne. Il s’agit ainsi d’entrer dans le mystère du salut par les rites, d’être initié par Dieu lui-même, en étant attentif à ne pas réduire le temps de la mystagogie à la catéchèse mystagogique, ni à le réserver aux seuls néophytes, ceux et celles qui viennent d’être baptisés, confirmés, et ont reçu l’eucharistie à la vigile pascale.

En effet, c’est un temps qui correspond aux célébrations du cycle pascal et qui inclut assurément ceux qui viennent de vivre les sacrements de l’initiation chrétienne, mais également tous les membres de la communauté qui accompagnent les néophytes (« jeunes pousses ») dans la nouveauté de leur vie chrétienne.

Ainsi peut-on saisir ce que dit de ce temps le Rituel de l’initiation chrétienne des adultes : « Après la célébration des sacrements de l’initiation chrétienne, la communauté tout entière avec les nouveaux baptisés médite l’Évangile, participe à l’eucharistie, et exerce la charité pour progresser dans l’approfondissement du mystère pascal et le traduire toujours plus dans leur vie. C’est le dernier temps de l’initiation, celui de la mystagogie » (n° 236).

Un temps de néophytat

Aux néophytes, invitation est faite de laisser résonner en eux la grâce de la célébration de la vigile pascale, entre autres par la catéchèse. Nous connaissons les célèbres catéchèses mystagogiques, par exemple celles de saint Cyrille de Jérusalem († 386). C’est au ive siècle que la pratique de la catéchèse mystagogique se met en place. Elle est liée à l’octave de Pâques et à tout le temps pascal. L’octave – dont le chiffre huit est symbole de résurrection (sept jours de la semaine + le jour nouveau de la Résurrection) – donne à entendre aujourd’hui la proclamation des huit récits d’apparition du Ressuscité. Le temps pascal se termine à la Pentecôte (qui veut dire cinquante) et manifeste le symbole de l’éternité déjà acquise (sept jours x sept semaines + le jour nouveau = cinquante). Temps liturgique et rites actualisent le mystère que le prédicateur vient éclairer par la catéchèse ou l’homélie. Aussi, la mystagogie n’est pas d’abord ou seulement un enseignement, mais un temps et un rite à vivre ; elle souligne tout le déploiement dans la foi du don de Pâques. La célébration de l’eucharistie en est le sacrement qui sans cesse actualise à nouveau la grâce reçue au jour de notre baptême et de notre confirmation.

Un chemin se dessine ensuite, éclairé au fur et à mesure par la parole de Dieu, à partir du 2e dimanche de Pâques (pour l’année B) :

– l’apparition du Ressuscité à Thomas, le huitième jour : la foi ;

– le récit des pèlerins d’Emmaüs : Jésus s’est fait reconnaître (la Parole et la fraction du pain, chemin de vie) ;

– Jésus est le bon berger : le vrai mystagogue ;

– Jésus est la vraie vigne : la sève de la vie chrétienne ;

– le commandement : « Aimez-vous les uns les autres », la charité ;

– l’Ascension : « Allez […]. Proclamer l’Évangile à toute la création », l’espérance et la mission ;

– « Qu’ils soient un » : la communion entre tous, vocation de l’Église ;

– la Pentecôte : le fruit de l’Esprit.

Un temps pour tout chrétien

Il est beau, le chemin des néophytes. Mais il ne faut pas se leurrer, les « jeunes pousses » ont besoin de la communauté chrétienne. Celle-ci fait partie de la nature mystagogique de ce temps. La communauté a la responsabilité de faire vivre en son sein ceux qu’elle a accueillis par la naissance de l’eau et de l’Esprit, ceux dont elle partage désormais, par l’huile qui consacre, la dignité de prêtre, de prophète et de roi, ceux avec qui elle a partagé le pain pour ne former qu’un seul corps. Le Rituel de l’initiation chrétienne souligne la place que la communauté chrétienne prend dans l’acte mystagogique.

C’est la communauté chrétienne tout entière qui doit, avec et pour les nouveaux baptisés, méditer l’Évangile, participer à l’eucharistie, exercer la charité (cf. n° 236). C’est à ce prix qu’elle sera fidèle à la triple mission de l’Église : annoncer, sanctifier, servir. Elle sera ainsi le signe manifeste de la dignité du baptisé, consacré prophète, prêtre et roi.

L’expérience nouvelle et fréquente des sacrements par les néophytes rejaillit sur la vie de la communauté en un échange riche en même temps qu’aisé (cf. n° 237). La communauté non seulement donne, elle doit aussi recevoir, pour sa propre expérience, celle des nouveaux baptisés.

Les messes des dimanches de Pâques sont le lieu de rencontre avec la communauté assemblée qui se doit d’y être présente et participative (cf. n° 239). Une place doit y être vraiment faite à ceux qu’elle reconnaît comme frères, elle doit avoir visage de famille pour les nouveaux membres.

Avec leurs parrains et marraines en particulier, les néophytes regroupés en un même endroit dans l’assemblée des fidèles apprennent à participer à la messe (cf. n° 240). La communauté n’hésite pas à transmettre en vivant le rite qui célèbre le salut de Dieu.

Pour clôturer le temps de la mystagogie, vers la fin du temps pascal, une célébration adaptée et festive devrait être organisée par la communauté chrétienne (cf. n° 241). La liturgie se continue toujours sur l’autel de notre cœur.

L’évêque lui-même, pour nouer des relations pastorales avec les nouveaux membres de son Église, est invité à les réunir lors d’une célébration de l’eucharistie (cf. n° 243). Ils expérimentent alors une communauté qui se sait conduite et qui forme un corps.

Voilà donc un temps où la communauté chrétienne a un rôle majeur à jouer dans l’accompagnement des néophytes pour être fidèle à sa vocation et donner toute leur place à ses nouveaux membres.

Vivre la mystagogie

Le temps pascal en sa ritualité pourrait être mieux reçu comme donnant son modèle à la mystagogie ; déjà en raison de l’octave de Pâques qui était donc le lieu naturel où les évêques de l’Antiquité faisaient découvrir aux néophytes tout ce qu’ils avaient vécu pendant la vigile pascale. Mais aussi avec toute la cinquantaine pascale qui est un mémorial de l’acte fondateur d’un peuple racheté par la Pâque du Christ. Peut-être nos liturgies souffrent-elles d’un manque de compréhension, qui fait souvent apparaître ce temps pascal comme trop long et répétitif. Or, nous ne sommes pas en train d’« enfiler des perles », mais bien plutôt de goûter toute la finesse et la richesse du temps racheté, de l’appel à la sainteté par les mystères célébrés, de l’amour de charité vécu en vérité. Le temps pascal est comme le plaisir savouré, satisfait et parfait de l’homme comblé par l’amour.

Le chrétien de longue date est, lui aussi, invité à se laisser transformer davantage par le don de Dieu reçu un jour, c’est pourquoi – la liturgie est vraiment sommet et source de la vie de l’Église – nous prions : « Dieu de miséricorde infinie, tu ranimes la foi de ton peuple par les célébrations pascales ; augmente en nous ta grâce pour que nous comprenions toujours mieux quel baptême nous a purifiés, quel Esprit nous a fait renaître, et quel sang nous a rachetés1. »

Père Bernard Maitte

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1. Collecte du 2e dimanche de Pâques (8e jour de l’octave).

Le père Bernard Maitte est professeur au séminaire d’Aix-en-Provence, responsable du département pastorale et spiritualité de l’ISTR de Marseille et membre du Service national de pastorale liturgique et sacramentelle.